Mercredi 1er juin — Retour en France, avant le grand débarquement des Tunisiens!

Le premier temps de l’échange Tunisie / France s’est terminé mercredi, après une dernière soirée mardi, chaleureuse, émouvante et dansante, nous avons pris notre vol pour rentrer à Lyon. Et dimanche arrive l’équipe Tunisienne sur le sol français! The show must go on!
En naviguant dans les catégories du blog, vous retrouverez tous les épisodes de «cette semaine extraordinaire, à la limite du surréalisme, tellement intense et riche que nous venons de passer!» comme le dit si bien notre irremplaçable GO.

En taxi de bon matin, direction Lang'Art
En taxi de bon matin, direction l’aéroport

« Je voulais vous dire à quel point mon intuition de départ avait été surpassée. Intuition un peu folle, mettre de l’énergie dans un projet pas tout à fait clair mais avec un potentiel certain, solliciter des personnes d’horizons différents, sur des champs disciplinaires variés, avec des pratiques singulières, en pariant sur la puissance de la rencontre et l’intensité du dépaysement. Vous entraîner tous sur des territoires incertains, dans un climat social de replis identitaire et de crispation politique, loin de nos zones de confort respectives. Mais parfois l’alchimie opère. Et cette alchimie subtile et fragile vous en êtes tous les chevilles ouvrière, chacun depuis vos préoccupations, vos centres d’intérêts, vos personnalités (là ça me donne envie de rire!).
Ainsi cette petite intuition s’est transformée en l’accomplissement d’un événement, celui de notre rencontre et de notre travail au cœur de cette équipe tunisienne. Chacun d’entre nous (Tunisiens comme Français) a été porté, je crois, par la puissance de l’expérience, entre moment de vie, création et pratique. C’est ce mouvement qui a rendu possible l’avènement d’un commun, aussi étrange et incongrue qu’il puisse paraître, au delà des frontières culturelles, disciplinaires et linguistiques, de la différence d’âge et d’expérience.
La générosité que chacun a projeté devant lui est peut-être ce qui caractérise et teinte cette aventure. Une aventure généreuse et tendre donc, rencontre fulgurante qui nous a vu danser, tenter de parler, écrire, composer, capter, pleurer, aimer, rire, vivre, ensemble. Tout cela dans une fluidité, une forme de simplicité arrivée de nulle part, présente comme une évidence.
Alors je voulais vous remercier de m’avoir suivie sans faillir (même au moment du départ de Bahri, ou au fin fond du désert de Zrawa) d’avoir tout donner sans compter (sans penser aux RTT, aux congés payés) de vous être investis avec tant de créativité (tous ces posts sur le blog, ces idées géniales qui traversaient le ciel du gymnase de Gabès où la terrasse de ce gîte que nous partagions avec nos amis les cafards), d’avoir été entier avec vos envies, vos préoccupations et vos obsessions (courir à 5h du matin, partir à la l’ambassade pour la demande des visas tunisiens, danser sur un palmier…) d’avoir tenu bon face à l’adversité (la harissa insidieusement glissée de partout, la tourista, la chaleur du sud tunisien, les cafards, le manque de cochon et de bière, le peu de sommeil…)» — Alissone.

Lundi 30 — Retour à Tunis

La nuit fut courte. Réveil général vers 8h, bouclage de valise, douche, dehors c’est petite tempête de sable, on en mange, on grimpe dans le car. Ça pionce direct, ce qui n’empêche pas le chauffeur de faire un détour par une jolie route, on repasse dans Matmata, les trois qui ne dorment pas profitent du paysage. On file à Tunis, long trajet pour aujourd’hui. Le car est un lieu de vie, on s’y repose, écrit, dessine, Yoann dérushe et monte ses sons, Ali ses vidéos, ça chante encore, fume, prolonge les rencontres, organise la suite de l’aventure. Vers 12h30 on marque une pause pour manger un bout. 16h c’est l’arrêt makroud, 19h l’entrée dans Tunis, enfin. La grosse ville. On atteint le Lang’art, le QG des Danseurs Citoyens avec ses murs clafis de graffitis multicolores, un petit café cosy, une salle de répèt-spectacle, et à côté un grand café tout cool. On y laisse nos bagages, de plus en plus lourds avec les souvenirs qui s’accumulent. À quelques rues, Bahri nous paye un coup avenue Bourguiba. L’ambiance est nettement différente des villes que nous avons visité jusque-là, les visages des filles sont pour la plupart dévoilés, on sent une liberté plus grande et son contrepoint capitaliste, la consommation. Et puis c’est l’heure de se séparer pour aujourd’hui, par groupes de deux, disptaché dans des familles. Ce soir, chacun vivra un bout d’aventure différent!

Adrien

Dimanche 29 — Journée de fête

Ce matin on se casse de Gabès pour Douz, plus à l’ouest. Avant le car, plutôt que de poireauter les mains dans les poches, les Tunisiens s’offrent une petite session breakdance devant des enfants du coin et leurs uniformes d’équipe de foot, les visages disent un mélange d’intrigue et d’admiration.
Nouveau voyage sur longues lignes droites à travers le blanc désert, tacheté de broussailles.
On arrive, on s’installe. S’avale des sandwichs agrémentés des premières bières du voyage, que Cécilia, Ali et François ont ramenés d’une épique virée en car dans le village d’à côté. L’alcool a été trouvé à un comptoir clandestin, les flics les ont arrêtés, fouillé le car. Sans suite.
Finalement, l’exercice vaguement prévu pour l’après-midi est annulé, repos. En guise de jukebox, l’enceinte des Danseurs Citoyens traine toujours par là avec un téléphone branché, celui de Yoann nous fait danser pendant une bonne heure, dans le sable, le chaud, pieds nus, un petit air rafraichissant passant par là. Douce euphorie dont on profite sans en laisser une miette, plongés dans notre espace-temps loin de tout. Quelques Tunisiens se réunissent pour discuter, autour d’Atef, petit à petit tout le monde les rejoint. Finalement, ça cause travail scénique, et un exercice d’impro est en train de se dessiner. Je préférais l’option annulation, que j’applique à moi-même, bonne petite sieste de trois heures dans la chaleur pesante de la chambre. Apparemment j’ai raté un super moment.
Maintenant on est pressé, on doit partir au mariage du frèro d’Oumaïma! Celles et ceux qui ont trimbalé au fond des valises quelques sapes classe sont pas peu contents de les enfiler, après s’être déssablés sous une douche. La palme revient à François pour son costume deux pièces gris clair chemise blanche, GourouGabès a aussi sorti la veste, Cécilia porte une petite robe légère qui nous laisse découvrir ses beaux tatouages, Alissone toujours si élégante avec une jupe wax motifs poissons et un haut à pointillés, unis par leur bleu outremer. Moi j’inaugure une paire de pompes ramenées de Cadiz et ma jolie chemise blanche d’Hanoï. Les filles pomponnées, le car peut à nouveau partir, sur les coups de 20 heures. On marque une pause dans une sorte de centre de loisirs, café-quad-ULM-dromadaire, propriété d’un Italien sans âge, aujourd’hui c’est dommage le vent, mais hier il faisait 10 degrés de plus, soit 49. On doit faire une photo de groupe mais finalement pas. Par contre Grégory ne rate pas l’attraction animale pour faire son numéro. Pour accompagner les dernières lueurs du jour, on fait quelques pas avec Ali dans la direction du désert, océan de sable, promesse d’aventures extraordinaires.
Ce sera pour un autre jour, maintenant on boit un coup tous ensemble avant d’aller au mariage, pendant que Wael et Atef sont partis acheter de la picole. À leur retour, il nous propose d’aller grailler dans un restaurant pas loin. Nous on avait compris qu’on mangerait au mariage. De toute façon, on n’a pas le choix, et puis on se sentira moins gêné comme ça. Débarquer à trente dans un mariage d’inconnus, c’est un peu bourrin je crois.
Le restaurant est fermé par d’épaisses grilles qu’actionnent deux hommes, les videurs. Dans ce «centre d’animation», on consomme de l’alcool, chose rare par ici. Les ados sont pas les derniers à s’enchaîner les canettes de bière et le chauffeur de bus, assis à ma droite, se tape des fous rires en solo, il a l’air chargé. On reprend la route, avec à bord une équipe de tournage sortie de nulle part, Blandine est une pote de Bahri et tourne un documentaire sur les Danseurs Citoyens. La vingtaine de minutes que dure le voyage jusqu’au mariage est pure euphorie, chauffés à blanc par la nouvelle fête qui s’annonce, les jeunes reprennent en cœur les chants que distille Mohamed, ça se déchaine dans le couloir, ça chante fort, claquent les mains. Le moment est un peu gâché par l’intrusion des cameramen qui bossent avec Blandine, intrusifs au possible, on se demande ce qu’ils foutent là, pourquoi ils filment ce moment, qu’est-ce qu’ils vont bien pouvoir faire dire à ces images ?
Ils nous collent aux basques jusqu’au mariage. On arrive enfin, vers 23h, à la salle louée pour l’occasion, grand bloc de béton orné d’une enseigne néon rose. De l’obscurité chaude des rues à peine éclairées de Kebili, on bascule à l’intérieur de cette boîte irradiée par une lumière crue, décor blanc blanc blanc et un froid climatisé à choper la chiasse. Une grosse centaine de personnes sont installées là, tournées vers la scène et ses colonnes n’atteignant pas le plafond, assises autour de tables rondes où sont parsemés verres et bouteilles d’eau. Les musiciens se mettent en action à notre entrée dans la salle, un hasard qui nous amuse bien, on se lance tout de suite dans une danse. On est bien les seuls à bouger notre cul. Oumaïma va nous placer dans le fond de la salle. On continue de danser, sur une musique traditionnelle qui fait saigner les oreilles, amplification merdique au possible. On croirait le concours de l’anti-fête. Mais les jeunes ont l’air de trouver ça chic et, ensemble, on forme un groupe archi-motivé, on a sacrément envie de profiter de cette fiesta promise. Quelques regards se tournent vers nous, on égaye l’attente interminable des mariés. Les musiciens stoppent net après une poignée de morceaux, s’ensuit un blanc, qui dure, on attend les mariés. Le temps de passer aux chiottes, les mariés sont arrivés. Ils sont assis sur la scène, plantés silencieusement face à nous tous, dans une pantoufle-traineau en cuir blanc capitonné. La musique reprend, on redanse, toujours à fond, dans notre coin, ponctuée d’une improbable chenille conduite par Saïf. Ça déride à peine quelques spectateurs. La musique s’arrête, on attend, on attend qu’ils signent le contrat de mariage. Ensuite on attend. On attend. Commence l’universelle séance photo. On fait notre photo de groupe, les joueurs infatigables encerclant les deux sages époux, elle énorme, lui tout frêle avec sa bouille de chaton imberbe. Et on se barre, ciao le paradis blanc.
Retour à notre auberge-camping par une micro sieste dans le car et fissa on organise le dernier épisode du jour, une fête comme on les aime. Équipé de l’enceinte amplifiée, mon ordi et playlists, on se retrouve dans la reconstitution d’un camp berbère, ambiance Quai Branly rongé par le sable, avec un feu qui crépite au centre et réchauffe vite la place. Tournent les bières et le pif et, toujours et encore, on danse, on danse. On ne peut pas mettre la musique bien fort, il y a des voisins, mais on danse quand même, ça ne s’arrêtera peut-être jamais qui sait? Le gardien vient plusieurs fois nous réclamer de baisser, jusqu’à nous couper l’élec. Zèbi. On finit la fête avec les haut-parleurs de l’ordi et Colette Renard, dédicace DJ Topless, on se rentre doucement vers nos plumards. Le ciel commence à s’éclaircir, le jour déboule. Avec Luce et Sonia, qui papotaient dans leur chambre, et Ali, on marche jusqu’à la dune, on n’a pas fini de rigoler. De là-haut, les pieds plantés dans le sable fin, quatre selfies, avec ce décor d’immense et plat désert. On assiste au plus beau des spectacles. Le lever du soleil.

Adrien

Samedi 28 — À l’oasis

Toujours vers 7h, le réveil des troupes est ce matin un peu plus compliqué. Avec Ali, Yoann, Luce et Sonia, on se fait le Miam aux fruits frais dont on se parle depuis mardi, avec ça tu repars du bon pied.
C’est déjà un classique, les retrouvailles matinales avec le petit échauffement que dirige Cécilia. Suit un debriefing de l’atelier d’impro d’hier, les jeunes sont avec nous cette fois, livrent leurs impressions. Toujours assis tous ensemble dans le gymnase, chacun prend la parole pour lire son autoportrait, rédigé hier à partir de l’exercice de Katell. Le dernier travail de la matinée est dansé, Christophe et Cécilia proposent un pur cours de breakdance pour tout le monde, et tout ce petit monde s’en sort franchement bien.
Avec Ali on passe pas mal de temps sur les contenus du blog, elle au montage vidéo, moi au texte et à la mise en forme d’un trombinoscope des Tunisiens. Ça nous a presque bouffé toute la matinée, on ferme nos maudits ordis et avec Yoann-gingembre-citron on part se promener, acheter quelques broutilles et manger une super assiette de poisson grillé. Il est 15h quand on se retrouve tous au car, on a laissé tomber l’option hammam d’El Hamma pour l’oasis de Chenini. Une petite sieste dans le frigo roulant plus tard, nous voilà à nous promener dans un canyon plutôt verdoyant pour le coin, on croise des groupes de filles qui fêtent la fin des cours et nous accostent, quelques uns des garçons se prêtent au jeu pour des chansons improvisées. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est l’histoire des vingt-cinq paires de Puma Suede que possède Christophe. Un peu plus loin dans notre promenade, Gregory «GourouGabès666» et Mouadh «Musclor» grimpent sur un bord de falaise et font les guignols depuis là-haut. À notre tour on monte la petite colline et s’invente une première performance, dansée par Mouadh, Christophe, Cécilia, Dali et Bilel. Avec en ligne de mire, la grosse usine de ciment qui pompe toute l’eau des alentours, la survie fragile de l’oasis ne tient qu’au travail d’une asso locale. Une seconde performance se joue sur le toit d’une construction abandonnée, encore de belles images dans la boîte. Un petit garçon qui habite dans une maison perdue là, nous observe de loin, on se serre la main, les sœurs restent cachées, et après un petit temps il finit par oser venir voir ce qu’on fabrique. Il regarde, bras croisés. Qu’est ce qu’il peut comprendre, s’imaginer?
En redescendant, une troisième performance est préparée par les jeunes avec Atef. Après s’être concertés cinq minutes, ils se lancent. Ils jouent quelque chose comme la guerre, des soldats, de la violence, du dramatique, de la danse aussi, toujours. Ils sont si habiles, ce qu’ils donnent à voir se tient même s’il y a quelques flottements pendant la demi-heure que dure ce spectacle, nous sommes vraiment impressionnés par ce que font ces jeunes. Ce sont des ovnis. Katell trouve les bons mots, ce qui nous souffle, c’est le mélange inédit, dans leur art, entre la fraicheur des jeux de rôle qu’inventent les enfants et l’intensité, la maîtrise, qu’ils savent déjà manipuler sur scène. Ils ont entre seize et vingt-et-un ans. Qui seront-ils dans dix ans? Auront-ils toujours ce mélange de feu, de beauté, de liberté en eux?
Pendant le spectacle, Sonia est surprise par un truc froid contre son bras. C’est une marmite de couscous que nous offre des femmes rencontrées par Yoann et Grégory sur le chemin.
L’après-midi se termine au café de l’oasis où la nuit nous rejoint, on mange des pizzas à rien, cuites à la poêle sur un petit feu de bois, pendant que braille à bout de souffle le présentateur de la finale de la ligue des champions.
Retour au car, retour à Gabès, retour sur nos canapés faux cuir pour préparer des groupes de travail pour demain, retour sur le perron où on capte le wifi, retour dans nos lits.

Adrien

Vendredi 27 — Autoportrait, improvisation, désert, plage, boom

Levé de bonne heure, Cécilia est déjà partie faire son footing. Les copains débarquent dans le réfectoire peu après 7h, avec Ali on descend au coin de la rue acheter quelques abricots, des bananes, un melon. On s’est fait enfler sur le prix mais on apprend plus tard que c’est juste les bananes, en Tunisie c’est cher.
Maintenant qu’on a trouvé une connexion wifi à l’auberge, on squatte comme des sangsues le bâtiment administratif.
Le réveil corporel est annoncé à 9h30, au gymnase. Les jeunes sont déjà au taquet, dansent, se sautent dessus, Cécilia et Christophe prennent ensuite les choses en main pour faire redescendre l’ambiance et tous nous convier à quelques étirements en rondeur. S’ensuit un atelier d’écriture animé par Katell, Dali comme interprète, on répond à un questionnaire servant d’amorce pour un autoportrait. Enfin, Christophe propose à tous d’écrire un mot qui nous passe par la tête, sur un petit papier, puis débute un travail d’impro où deux membres de l’assemblée, tirés au hasard, interprètent ce mot, tiré au hasard. Le premier duo propose une chamaillerie comique, le second un truc plus doux. Le troisième duo est ouvert à l’entrée en jeu d’autres acteurs-danseurs, ce qui ne manque pas de vite déborder avec Amine, des danseurs se lèvent à leur tour, tout est vite emporté dans l’énergie de ces jeunes. Eux au complet et presque toute notre équipe jouent, bougent, dansent ensemble, c’est périlleux, avec de beaux moments, des choses inconfortables aussi, maladroites peut-être, beaucoup, beaucoup d’intensité.
Quand ça s’arrête, que les corps retombent, on calcule toute la force qui vient d’être consommée ici.
Prochain rendez-vous à 16h au car pour aller à Zrawa. Le temps de débriefer l’atelier impro, de bosser un peu pour le blog, d’aller manger un couscous, acheter quelques fruits secs et amandes, taper une petite sieste. J’arrive un peu en vrac au car, parmi un petit groupe à la bourre.
On repart sur la route de Matmata, mais quelques kilomètres avant on bifurque à 90° sur notre droite, à nouveau voici le désert. Ça n’a pas l’air franchement plus accueillant qu’hier. Et me revient l’image de l’aride plateau castillan et ses pueblos qui errent dans la poussière.
Atef et Wael sont moyen clairs sur l’orga. Ils ont les rennes du groupe suite au départ de Bahri ce matin. Ni prévenus ni surpris, on se sent quand même un peu lâchés, surtout au moment de poser le pied sur le sol de la planète Zrawa qu’il voulait nous faire visiter. Petit lot de maisons basses, dévorées par le sable, la pauvreté et un décor aussi splendide que flippant.
La chaleur est impossible, pire qu’hier à Matmata, l’air pèse un poids terrible. S’ajoute au four, l’énigme : qu’est-ce qu’on fout là? Le programme prévoit d’aller bosser dans un théâtre à ciel ouvert. Bizarrement, pas grand monde semble saucé à l’idée de s’agiter dans ce sauna. Était aussi prévue la visite de la vieille ville de Zrawa. C’est à 15 bornes et le chauffeur ne veut pas nous y amener, la route étant soi-disant trop défoncée. Super, on a qu’à y aller à pied.
On est plantés là, comme ces bouts de sacs poubelle bleus qui trainent au sol, on se demande bien quoi faire. Les gamins du village, troupeau intrigué par l’atterrissage d’un vaisseau spatial dans son champs, viennent à notre rencontre. Ils causent d’une sorte de réservoir d’eau à quelques kilomètres, qu’on voit au loin, la piscine. On se dit pourquoi pas tenter, rien à perdre, puis des autochtones sur mobylettes viennent rentrer les mioches à la bergerie et nous déconseiller la piscine, ce serait crado. Bon. Quoi faire?
Finalement on remonte dans notre fusée climatisée, on se rentre à Gabès. On avale encore deux heures de route, avec la traversée d’un embouteillage ambiance coupe du monde ’98 pour la montée en première division du club local rouge et noir. Histoire de faire un truc hors de l’auberge aujourd’hui, on a proposé la plage. Quand nous descendons, la nuit est déjà en train de tomber. On se dit que c’est l’après-midi des mauvais choix, on prend tout ça avec le sourire.
Quelques uns se foutent en calebute et vont se jeter dans l’eau. Il y a pas à chier, c’est juste du bonheur. L’obscurité éteint le paysage petit à petit, Gregory poursuit l’écriture d’un texte avec Saïf, quelques danseurs s’animent. Alissone et Cecilia improvisent une performance filmée avec la lumière de téléphones. Images magiques qu’on est pas prêt d’oublier.
Dans la pénombre, à quelques dizaines de mètres, Ali remarque une masse sombre s’avancer sur l’eau, qui part vers le large, très vite disparait. Avec des silhouettes dessus. Boat people.
On rentre au bercail après une nouvelle traversée du carrefour aux supporters joyeux, le chauffeur nous offrant une petite manœuvre à sa sauce, une remontée du rond-point à contre-sens, entre un camion, des bagnoles et un essaim de mobs. Une fois relâchés dans notre quartier, Français et Tunisiens splitent à nouveau, nous retrouvons notre petit restaurant face au grand minaret pour une brick au thon. On prévoit de faire la bringue avec les ados ce soir, passer une soirée où on s’amuse ensemble est important. J’ai évidemment mon disque dur pour distiller des petites playlists Club de la Fête.
À l’auberge, les jeunes squattent encore le gymnase, danse et muscu, leur énergie semble inépuisable. À l’exception de trois dormeurs précoces, on se rejoint tous dans l’une de leurs chambres avec une enceinte pour commencer la boom, qui démarre bien, Grégory chauffe la salle, un petit battle de break s’impose, ça va de soi. Après quelques morceaux, on doit mettre en pause et migrer dans le gymnase, les voisins n’apprécient que modérément notre bordel. Après la chambre exigüe, la salle de sport nous semble trop grande et froide. Alors on éteint la lumière, la danse dans le noir c’est tellement plus planant. Première fête sans alcool depuis une éternité, c’est pas si mal, on se défoule, on vibre, les corps se tournent autour, se touchent, s’entrainent, le muscle si bien dessiné des adolescents luit dans la nuit.
Trois heures, on calme le jeu, chacun rejoint sa piaule, en nage. Douché, la tête sur l’oreiller, le muezzin chante son appel à la bonne nuit.

Adrien

Jeudi 26 — Quand on découvre l’art de ces jeunes

Vers 7h j’émerge, rejoint les quelques personnes déjà au petit déj dans le réfectoire. Je commence à écrire.
Le car nous attend, moteur et clim tournent à vide. 8h et quelques, on bouge. On sort de la ville, les constructions laissent place à une auréole de déchets comme une agglomération périurbaine. Les déchets finissent par se raréfier, on découvre le désert. Grande plaine sans rien, du caillou, de la terre, du sable, tout juste quelques palmiers esseulés. Rien que du sec. Derrière les vitres on lit la chaleur, maîtresse des lieux. Puis le paysage commence à changer, des bosses et des creux se dessinent, la route propose ses premiers virages depuis notre arrivée à Tunis, épousant les douces ondulations du paysage. À l’horizon se présente la vieille montagne et après une heure de route il y a Matmata. Une ville perdue sur cette route qui se poursuit vers l’inconnu. Une ville plantée dans un stupéfiant décor de monts arides au possible. La transition, de la climatisation cajolante au dehors, est assommante. On erre quelques minutes avant de se réfugier dans le premier café, à cinq mètres du car.
Ali et Bahri nous dévoile le programme matinal qu’ils viennent de pondre. On monte au théâtre, en plein air et sans ombre. Mais c’est là qu’on s’arrête. Dans une courette attenante, on allume l’ampli sur batterie, on prend place sous l’ombre du seul arbre, on y va pour le réveil corporel. Par ce petit exercice le groupe prend du liant. Puis les comédiens et les danseurs se divisent pour des exercices. Avec Luce et Ali on sait pas trop où se mettre, du coup je danse, un peu en retrait des danseurs hip-hop que Christophe et Cécilia ont rapidement pris sous leur aile. Les comédiens sont à côté, ils forment une ronde entre deux murs et mènent des exercices d’échauffement avant de faire une marche aveugle à la Ici-Même. Vers midi on part arpenter Matmata, marcher sous ce plomb est éprouvant mais en découvrant les habitats troglodytes nous sommes hallucinés. On tombe dessus par surprise, ce sont des grands puits aux parois ponctuées de petites portes, des fois un palmier et un figuier vivent là. Décor de conte. On se glisse dans l’un des trous où Bahri veut nous faire visiter un troglodyte abandonné. La sensation de fraicheur est saisissante, même si la vingtaine de nos corps suintant réchauffent vite la pièce voutée. Après un nouvel arrêt pour s’avachir à l’ombre d’un arbre avec nos bouteilles de flotte, on reprend notre petite marche vers un restaurant où nous attendent des assiettes frites molles petite salade escalope de dinde. Je vais faire une croix sur l’idée de poursuivre le régime végétarien par ici, pas l’envie de faire chier ni de finir desséché.
On remonte dans le car, tout le monde s’écroule dans le sommeil et descendus à l’auberge de Gabès la pause se prolonge. Pour les uns sieste, d’autres partent en balade et le groupe de jeunes filent bosser leur pièce. Ils vont nous la jouer à 19h, ça va être un super moment je crois, tout le monde attend ça. À 16h30 notre petite clique de Français se réunit pour sauter dans des taxis et atteindre la plage. La grande plage est quasi-déserte et pas très belle, mais merde, que c’est bon, ce premier bain de mer de l’année, laisser aller nos corps encore meurtris par la chaleur de Matmata, dans les petites vagues de Méditerranée. On se dit toute la chance un peu étrange qu’on a d’être là et ça ricane en voyant les jolis coups de soleil de Yoann et Grégory.
Retour à l’auberge, où depuis tout à l’heure l’eau est coupée, histoire de rendre le truc un peu plus dépaysant encore et garder nos corps salés. Le spectacle est décalé à 21h. Avec Katell et Lucile on prend un nouveau tacos pour rejoindre quelques personnes du groupe parties boire un café. On atterrit dans un café lounge un peu à la noix, trois étages, de grandes vidéoprojections de concerts de stars pop aux faciès inconnus et un petit groupe de nos jeunes tunisiens en train de kiffer la fin du jour sur la terrasse. La nuit tombée, on redescend, les taxis, l’auberge, pour le spectacle. Décalé à 21h30. Le temps de prendre une douche, l’eau a fait son retour. Un peu après 22h, le spectacle va commencer.
J’entre le dernier dans le gymnase. Haute pièce carrée avec un grand tapis de mousses rouges et vertes au centre, encadré de bancs et d’engins de muscu, deux projos inondent d’un blanc cru. Là, alignés sur le banc du fond, les seize jeunes nous font face. Les garçons torses nus, pantalons noirs, les trois filles en robes, ils nous fixent, d’un air sûr, ni amical, ni défiant, juste ils nous regardent dans les yeux. Ils sont là, bien là, aucun doute. Rien que ça pose une atmosphère très forte, une tension. Le spectacle se déploie ensuite, ils se lèvent du banc les uns après les autres, commencent à se gratter frénétiquement, puis après ce tableau suit une série de duos, trios, groupes, mêlant danse et théâtre. On ne peut bien sûr pas comprendre leurs textes, mais la tension ne retombe jamais, les expressions de ces ados nous touchent, ils se donnent en entier et semblent à la fois tellement maîtriser le jeu, on devine les émotions, les histoires personnelles et collectives qu’ils racontent. Et la danse se glisse, interfère avec le texte et les acteurs, donne de la courbe et du mouvement à la pièce. Ce qu’il nous offre n’a rien d’un théâtre ronflant. Ce sont eux, seize personnes, mis sur une scène sans accessoires, et c’est foutrement beau de voir des ados se livrer ainsi, ils nous absorbent complètement, nous les adultes, qui d’un seul coup avons la certitude de n’avoir rien à leur apprendre d’important, qu’ils sont déjà si forts, si grands. On aura pas assez de ces quelques minutes d’applaudissements pour les remercier de ce qu’ils nous ont donné ce soir. Eux qui il y a quelques minutes faisaient encore les foufous dehors.
On quitte le gymnase avec des sandwichs entre les mains, on s’assoit tous ensemble sur la stade éclairé, engloutissons nos sandwichs bofs. La forme jouée ce soir est le fruit de plusieurs mois de taf pour acquérir des outils d’écriture, de jeu, de composition, pour au final écrire et monter cette pièce en trois jours. Les textes évoquent la violence qui les façonne. Atef, metteur en scène et formateur du Lang’Art, les a accompagné dans tout ça. Quelques uns d’entre nous prennent la parole pour livrer leur impression sur ce qu’ils viennent de voir.
Les jeunes partent ensuite de leur côté, continuer la nuit avec leur musique et leur plaisir immodéré pour la fête. Du notre, entre Français, on prend un temps ensemble pour imaginer ce qu’on pourrait leur proposer demain, profitant encore un peu de la fraicheur du soir.

Adrien

Mercredi 25 — De Lyon à Gabès, tellement de kilomètres et de rencontres

J’arrive sur les coups de 9h sur Bron, je m’égare un peu et finit par trouver ce collège Théodore Monod. Je ne trouve encore personne, il y a juste un jeune qui poireaute devant l’entrée avec une casquette à l’envers. Je fais un tour pour tenter de trouver la 406 break d’Ali, je passe devant le jeune, je capte qu’il a à côté de lui une grosse valise « New York ». Lui aussi part en Tunisie!
Il s’appelle Christophe, est danseur et bosse à Pôle Pik. Il est pas si jeune qu’il en avait l’air de loin, avec sa barbe rousse bien taillée. Débarque maintenant Cécilia, également danseuse et Pôle Pik.
Luce et Sonia grands sourires arrivent. Elles vont chercher la caisse, on charge, mon vélo plié calé au fond du coffre où il va dormir quelques jours. Vroum.
L’arrivée à l’aéroport est le début du voyage dans le sens d’une épreuve molle et longue. Heureusement la bonne humeur règne, ça rigole déjà pas mal sur la route, on fait les présentations. La voiture est posée au P5 longue durée, on chope la navette pour le T1 où Alissone nous attend dans sa veste jaune poussin. C’est à cause d’Ali que je suis ici, comme tout le reste de l’équipe d’ailleurs. Petite photo devant l’aéroport.
Tiens, encore un qui arrive, Grégory, un costaud sous un petit chapeau et une barbe fournie. Ses quatre complices du Collectif X sont encore sur la route, partis un peu à la bourre de Sainté.
File d’attente, enregistrement des bagages. Katell, François, Lucile et Yoann déboulent, pas si en retard tout compte fait. Café d’aéroport. On est mercredi, alors on n’oublie pas d’acheter son Canard Enchaîné. File d’attente, checking. Yoann se fait emmerder pour sa perche micro qui ferait une arme sympa pour fracasser un personnel de bord, même s’il y a quelques minutes la compagnie aérienne lui a garanti que ça passait en cabine. Ça va rester à la consigne. File d’attente, on va s’asseoir dans l’avion, il décolle, on mange un truc tiède fade, on atterrit.
File d’attente, contrôle des passeports. Attente devant tapis roulant, récupération des bagages. Bahri nous attendait évidemment, accueil sourire aux oreilles. Comme me l’avait décrit Ali, des yeux verts d’un autre monde. Et un pull rouge gratiné. La chaleur du dehors est bien épaisse, fait dans les 35°C aujourd’hui. Pas le temps de dégourdir les jambes qu’on trouve le car, avec un cortège de jeunes et quelques uns à peine moins jeunes qui descendent en rang d’oignons nous saluer, comme si c’est eux qui arrivaient et nous qui accueillions. On grimpe dans ce qui va être notre locomotive pour le voyage au Sud. Maintenant direction Gabès.
Le route sonne comme un long travelling de générique, on aperçoit des bouts de mer sur notre gauche, et toujours un paysage très sec, très plat, qui défile autour d’une droite ligne de bitume.
Petite pause sur une aire de repos où un groupe de mecs matent un foot télévisé. Deuxième mini pause sur bande d’arrêt d’urgence, quelques jeunes partent pisser dans un champs d’oliviers. Ici les oliviers sont plantés nettement plus loin les uns des autres que par chez moi, il y a sans doute une corrélation entre la façon d’écarter les plans d’oliviers et le rapport au productivisme.
Un peu au milieu du trajet, moment de folie dans le bus, les deux percussions sont sorties, ça chante, ça braille, les youyous, les mains qui claquent, on danse dans le couloir du bus qui poursuit sans ciller sa folle course en avant. Les jeunes ont de l’énergie à revendre et semblent enivrés par le voyage qui démarre. Il faut un moment avant que la musique improvisée et la danse se calment, que chacun reprenne une position assise, certains s’endorment.
Après une dernière pause et encore deux bonnes heures de car, on arrive à Gabès, dans notre auberge, il est 22h passées. Les Français dorment avec les Français, les Tunisiens dorment avec les Tunisiens, séparation qui nous parait à tous un peu étrange mais vu l’excitation des ados, c’est peut-être mieux si nous les vieux on peut s’offrir des nuits calmes.
On finit cette soirée sur le synthétique du petit stade jouxtant l’auberge, un temps pour que Bahri nous livre une présentation claire des Danseurs Citoyens et leur actuel travail avec les jeunes à Tunis, voilà un an qu’ils ont ouvert un centre de formation, le Lang’Art. Tour des présentations individuelles, où alternent comédiens, danseurs, musiciens, administrateurs, enseignants…
Au lit.

Adrien